12
Bak essuya les derniers morceaux bien tendres d’un ragoût de canard sur les parois de son bol et engloutit la bouchée de pain.
— Voilà donc mon histoire, conclut-il. Tout ce que j’ai vu et fait entre mon arrivée à Iken, il y a trois jours, et ma découverte de ces dessins dans la cachette du petit.
Il désigna du menton les quatre tessons de poterie posés près de lui, sur le sol de terre battue.
Kenamon, assis en tailleur au milieu d’un désordre de sachets de lin, de liasses de papyrus, de bols et de petites jarres, releva les yeux du récipient en quartz grisâtre posé sur ses genoux.
— Le commandant Ouaser porte une lourde part de responsabilité dans cette tragédie.
— Certes. Mais est-il coupable de meurtre et de complot contre un roi, ou, tout simplement, souhaite-t-il préserver un secret de famille ?
Ils étaient installés dans la cour de la spacieuse demeure attribuée au vieux prêtre et à sa suite pour leur séjour à Iken. Voisine du temple d’Hathor où Amon résidait en hôte de marque, elle offrait un logis pratique et confortable au fils d’Amon-Psaro et aux prêtres-médecins qui veillaient sur sa santé. Un pavillon avait été dressé sur la moitié de la cour pour protéger les occupants du soleil. Hormis sept grandes jarres d’eau, appuyées contre un mur ombragé, toute trace de la famille qui habitait cette demeure d’ordinaire avait disparu.
Kenamon dénoua un sachet de lin et le secoua pour en sortir une poignée de petites feuilles pointues, vert pâle et toutes parcheminées. Il les versa dans le récipient, renoua le cordon et reposa le sachet.
— Je lui parlerai, si tu le souhaites, afin de le rappeler à son devoir envers les dieux et notre souveraine, Maakarê Hatchepsout.
— Ne te donne pas encore cette peine.
En d’autres circonstances, Bak aurait souri de la tendance de Kenamon à évoquer à tout moment de puissants personnages, humains et divins. Mais il était trop attristé par le sort du petit Ramosé.
— Il n’est pas l’heure de révéler que je soupçonne un projet d’attentat contre Amon-Psaro. Si je n’ai rien appris de neuf demain, en milieu de matinée, je reviendrai te voir, une fois que tu auras procédé aux ablutions matinales du dieu Amon.
Imsiba apparut à la porte, tout essoufflé.
— Mon ami ! On me dit que tu désires me voir ?
— Nous avons retrouvé le petit muet, Imsiba. Et il en est mort.
Bak n’avait su annoncer la nouvelle avec douceur. Le grand Medjai marmonna quelques paroles dans sa langue maternelle. Son air menaçant ne laissait aucun doute quant à leur signification.
— Comment est-ce arrivé ?
Bak lui relata les derniers événements. Pendant ce temps, le vieux prêtre broyait les feuilles cassantes sous un pilon de bois, d’où naissait un parfum piquant qui purifia l’air de ses miasmes. Il ajouta dans le bol une pincée de graines noires – du pavot, sembla-t-il à Bak – et quelques grains de malachite, puis il se remit à piler le mélange, plissa le nez et éternua.
Bak acheva son histoire et dut calmer Imsiba en lui assurant que Kasaya n’était pas fautif.
— Si tu cherches une cible pour tes reproches, adresse-toi à moi. Je croyais plus important de trouver l’enfant que de garder nos recherches secrètes. À cause de ma hâte intempestive, nos preuves se réduisent désormais à un petit cadavre et à quelques dessins embrouillés.
— Ceux-ci ?
Imsiba s’agenouilla devant les tessons et les prit un par un pour les examiner. Bak hocha la tête.
— Je préfère les laisser entre les mains de Kenamon. Mon logis est pareil à une femme dans une maison de plaisirs, ouvert à tous ceux qui veulent entrer.
Imsiba lui montra le tesson représentant le meurtre au bord de l’eau.
— Tu avais vu juste, mon ami. L’enfant avait été témoin de la mort de son maître.
« Et c’est ce qui l’a tué », pensa Bak avec amertume.
— Les autres sont plus difficiles à interpréter, dit-il, prenant un fragment pour observer les images superposées, en essayant de dissocier les différentes silhouettes. J’ai pensé qu’à nous trois nous pourrions comprendre au moins quelques-uns de ces dessins, et les séparer du reste.
— D’abord, permets-moi de terminer ce cataplasme.
Kenamon déboucha une petite jarre de miel et en versa un filet sur la mixture, ajouta trois gouttes rougeâtres d’une fiole en verre et suffisamment de bière pour former une pâte fine. Tout en mélangeant sa préparation, il expliqua :
— Le scribe qui nous prête cette maison souffre d’un furoncle au cou. Quand je l’aurai incisé, ceci devrait l’aider à guérir.
— Je vois un bateau vide, dit Imsiba en examinant le tesson qu’il avait dans la main. Et voici un soldat marchant vers l’ennemi sur le champ de bataille… Non, plutôt, il défile dans une parade.
— Là aussi, il y a un navire, mais avec un équipage, commenta Bak en étudiant un arc noir épais, où des bonshommes aux membres pareils à des baguettes étaient munis de rames. Il n’a pas de voile, donc il descend le fleuve.
Kenamon recouvrit son bol de quartz d’un carré de lin qu’il noua soigneusement avant de ranger le médicament. Il ramassa alors les deux autres fragments, jeta un coup d’œil sur celui figurant la mort de Pouemrê, et le reposa afin d’examiner le dernier tesson.
— Ceci pourrait être une armée, suggéra Bak en tendant son fragment de poterie à Imsiba pour lui montrer une étrange silhouette rouge. Vois-tu cet homme aux multiples profils ?
Le Medjai pencha la tête, scruta l’esquisse.
— Des hommes marchant côte à côte. Oui, une armée. Mais de quel camp ? As-tu remarqué la coiffe ?
Bak considéra ce qui ressemblait à une motte d’herbes rouges au sommet du crâne en forme d’œuf.
— Ce n’est pas une coiffe, mais une chevelure.
— Pourquoi cet enfant n’était-il pas meilleur dessinateur ? grommela Imsiba.
Le vieux prêtre fit subir un quart de tour à son fragment, l’examina avec attention et rit tout bas.
— Ses silhouettes ne sont ni précises ni élégantes, mais elles dénotent un certain talent. Je n’ai aucun doute sur le message communiqué ici.
Il présenta une masse confuse de lignes et de courbes noires et rouges, et suivit du doigt le contour extérieur de silhouettes à l’encre noire : un homme coiffé d’une couronne, sommairement esquissé, et une femme réunis dans une étreinte lascive.
— Le personnage masculin ressemble à celui du dessin caché chez Pouemrê, constata Bak avec satisfaction. Il portait également une couronne. J’ai pensé alors, et je continue de le croire, que le petit voulait représenter Amon-Psaro.
— Le personnage féminin arbore le large collier d’une femme de Kemet, observa Kenamon.
Bak regrettait de devoir ôter au vieillard ses illusions :
— Ces colliers ne sont plus l’apanage de Kemet, mon oncle. Il n’y a pas seulement un mois, j’ai rencontré un marchand qui voyageait vers le sud et le pays de Kouch, et qui emportait avec lui un plein coffre de bijoux en perles, parmi lesquels bon nombre de ces colliers.
— Quel âge avait l’enfant qui a dessiné cela ? persista Kenamon. Seulement six ou sept ans, disais-tu. Trop jeune, à mon avis, pour dessiner cette scène sans avoir vu de ses yeux une étreinte amoureuse.
— Il n’a pas pu voir Amon-Psaro, s’entêta Bak. Le roi n’est pas revenu à Kemet, ni même à Ouaouat depuis… je ne sais combien de temps au juste, mais en tout cas de longues années.
— En ce moment, Moutnefer est en train de mettre au monde l’enfant de Pouemrê, leur rappela Imsiba. Où était Ramosé lorsqu’ils couchaient ensemble ? Pas bien loin, à mon avis.
Kenamon leva les mains, paumes en avant, et s’avoua vaincu en souriant :
— Je n’avais pas suffisamment réfléchi au problème avant d’avancer mon hypothèse. Mais l’enfant était trop jeune et trop innocent pour imaginer un mensonge. Il avait vu de ses propres yeux ces deux amants, ou alors il tenait l’histoire de seconde main.
— Pouemrê savait communiquer avec lui, remarqua Imsiba.
Bak se leva et fit les cent pas tout en réfléchissant à haute voix :
— D’après Neboua, quand le roi kouchite apprit la mort d’Aakheperkarê Touthmosis, il fomenta une rébellion avec les peuples du sud de Ouaouat. Il se peut qu’une femme de Kemet qui vivait dans cette région – la mère, la sœur, la fille ou peut-être la fiancée d’un des officiers aujourd’hui cantonnés à Iken – ait été enlevée par les rebelles et offerte au roi de Kouch, ou à un jeune prince.
— Moutnefer n’a-t-elle pas dit que le lieutenant parlait de vengeance ? souligna Imsiba.
— Oui, et ce, peu avant sa mort.
Bak reprit ses allées et venues à travers la cour.
— Nous savons pourquoi Pouemrê a été assassiné : il en savait trop. Et si ce dessin est un indice valable, nous savons pourquoi quelqu’un souhaite attenter aux jours d’Amon-Psaro : pour venger la mort ou le viol d’une parente ou d’une jeune femme aimée.
— Vingt-sept ans, c’est bien long pour nourrir encore tant de rancune, remarqua Imsiba, surtout au sujet d’un incident survenu en temps de guerre, aussi indigne soit-il.
— C’est peu vraisemblable, en effet, convint Bak, pas plus satisfait qu’Imsiba par cette hypothèse. Mais que dire de Ouaser et de son état-major, qui tentent obstinément de m’aveugler ? La vengeance relève d’une tentative individuelle, non d’un effort collectif.
Bak trouva Kasaya assis sur le toit, en compagnie de quatre Medjai qui avaient remonté le fleuve avec Amon. À l’ombre du fort, ils partageaient une fricassée de canard, un ragoût de lentilles et d’oignons, et un melon vert. Leur ordinaire étant beaucoup moins somptueux, ils savouraient le bon côté de cette mission temporaire. Bak accepta une tranche du melon, juteux et sucré, et attendit, accroupi, que les hommes aient terminé la volaille succulente.
Quand les quatre hommes furent descendus, Bak et le jeune Medjai traversèrent le toit vers la façade, d’où ils pouvaient contempler le large axe nord-sud reliant les deux portails massifs, flanqués de tour. Un chien jaune dormait à l’ombre d’un porche. Un enfant de deux ou trois ans jouait dans une ruelle poussiéreuse, trop loin pour surprendre leur conversation. Des ondes de chaleur s’élevaient des toits. Des odeurs de charbon brûlé, de friture et de fumier étaient apportées par une brise trop douce pour sécher leur corps en sueur.
— Kasaya, j’ai besoin d’une arme qui me permette de briser le mur de silence dressé par Ouaser.
Le jeune Medjai aux muscles puissants fronça les sourcils, intrigué :
— Tu irais provoquer un chef de garnison l’arme au poing ?
— Tu te méprends, dit Bak en souriant. En l’occurrence, je parle d’un élément dont la connaissance me donnerait une supériorité. Plus j’en saurai sur Ouaser, mieux je serai armé quand j’irai lui arracher la vérité.
Le visage de Kasaya s’éclaira :
— Oh ! Tu cherches une information !
Contenant son amusement, Bak observa le jeune Medjai. Grand, le torse en triangle, un visage beau et pourtant candide.
— Personne ne saurait m’y aider mieux que toi.
— Tu m’en crois digne alors… alors que j’ai laissé l’enfant mourir ?
Kasaya fixait avec tristesse ses grands pieds nus. Bak le prit par l’épaule.
— Toi et moi avons échoué ce matin, et nous ne pouvons réparer en aucune façon. Mais ne laissons pas la mort de Ramosé impunie. Retrouvons l’homme qui l’a assassiné.
— Comment puis-je t’aider, chef ? demanda Kasaya, relevant le menton et se redressant.
— Je ne sais combien de domestiques travaillent à la résidence. Telle que je connais Aset, je doute qu’elle lève le petit doigt pour s’occuper des corvées ménagères, aussi leur nombre doit-il être considérable. Les servantes, dans leurs allées et venues, voient et entendent bien des choses dont elles parlent peu.
Devant le portail nord, des braiments de terreur ou de douleur attirèrent l’attention de Bak et de Kasaya. Des sabots martelèrent la terre battue et un âne franchit le portail en trombe, ses paniers brinquebalant au rythme de cette cavalcade. Vociférant, un homme de noble prestance courut après lui en retroussant son long pagne et en brandissant son bâton, jusqu’au portail sud où un garde barra le passage à l’animal rétif et s’empara de son licou.
Les deux hommes sur le toit ne purent s’empêcher de rire. Bak se réjouit que le jeune Medjai ait surmonté son abattement – et lui le sien.
— Va à la résidence du commandant. Montre-toi aimable, surtout avec les femmes : qu’elles soient âgées et maternelles ou plus proches de toi par l’âge. Ne pose pas de questions. Prétends, si cela peut t’être utile, que je t’ai relevé de tes fonctions en raison d’une légère défaillance. Si tu te confies à elles, si tu attires leur compassion, peut-être se confieront-elles à toi en retour, et apprendras-tu de quoi elles ont été témoins chez Ouaser.
Kasaya réfléchit à cette mission et un sourire effaça la gravité de son visage.
— En te voyant arriver, je craignais d’être puni. Au lieu de cela, j’ai l’impression que tu m’accordes une récompense.
— Ils le haïssaient tous, soupira Minnakht.
Le sergent de Pouemrê, un gros homme lourd approchant de la trentaine d’années, affligé d’un nez busqué et d’une vilaine cicatrice sur la cuisse, était campé près de Bak. Les mains sur les hanches, les jambes largement écartées, il regardait ses hommes détacher les briques du mur partiellement effondré d’un ancien entrepôt. Pas un d’entre eux ne semblait apprécier une besogne aussi humble.
— Je n’aime pas imputer cette hostilité à l’envie ou à la jalousie, poursuivit le sergent. Je respecte chacun des officiers. Mais que penser ? Oh, je sais, le lieutenant Pouemrê se montrait quelquefois blessant, mais il avait reçu l’éducation d’un noble. Ne sont-ils pas tous comme cela ?
— Mes rapports avec les nobles ont été plutôt limités, répondit Bak d’un ton neutre.
Minnakht lui lança un coup d’œil amusé.
— Il paraît qu’on t’a exilé à Bouhen parce que ton poing est entré en contact avec le menton d’un trop haut personnage. Ou était-ce son nez ?
Bak était toujours surpris par la vitesse à laquelle les informations les plus futiles se propageaient, le long de la frontière sud. En ce qui le concernait, il s’abstenait de tout commentaire afin que l’intérêt qu’il suscitait s’éteigne de lui-même.
— Plus de la moitié des briques sont irrécupérables. Est-ce le cas depuis que tu as entrepris cette tâche ?
Le sourire disparut des lèvres du sergent.
— Elles n’ont pas été humidifiées depuis des lustres et la paille du mortier a pourri. Tiens, juge par toi-même.
Il s’approcha d’un monticule de briques si désagrégées qu’on aurait dit la terre d’un champ fraîchement labouré. Minnakht en ramassa un morceau, et la terre noire s’effrita entre ses doigts, retombant en poussière.
— Tu vois ?
Le ton de Bak devint impérieux, celui d’un officier s’adressant à un subalterne.
— As-tu essayé sur d’autres murs, dans d’autres parties d’Iken ?
Le sergent se crispa sous cette sévérité inattendue.
— Non, chef, mais ça m’étonnerait que…
— Fais-le sans plus attendre. Les bâtiments de cette ville n’ont pas tous été édifiés en même temps, ni par un seul poseur de briques, un seul maçon. Le mortier sera différent. La consistance, le degré de sécheresse auront évolué différemment suivant l’endroit.
Minnakht réfléchit, les yeux plissés, puis un air d’approbation se peignit sur son visage. Sans plus un mot, il choisit cinq hommes qu’il envoya vers diverses parties en ruine de la cité.
Bak regarda le soldat le plus proche extraire à grand-peine une brique d’un mur.
— Dis à ceux qui restent qu’ils peuvent découper de plus gros blocs dans ces mauvais murs. Le fort présente de très larges brèches.
— Oui, chef !
Le sergent parcourut l’édifice en ruine en annonçant ce changement de consigne. Lorsqu’il revint, ses hommes paraissaient ragaillardis, et contents du nouvel officier dont ils dépendaient. Satisfait de les voir dans ces bonnes dispositions, Bak se radoucit :
— Pouemrê avait servi pendant une brève période dans mon ancien régiment, le régiment d’Amon. Pourquoi a-t-il sollicité si tôt sa mutation à Ouaouat ?
— Il paraît que, là-bas, les officiers étaient des hommes jeunes, bien installés dans leurs fonctions, ce qui laissait peu de chance à un nouveau venu de gravir les échelons. Il pensait qu’une promotion serait plus rapide à la frontière.
— Il est donc venu à Iken, où ses supérieurs, bien installés dans leurs fonctions, seraient plus proches de la retraite.
Minnakht regarda droit devant lui, sur la défensive :
— À dire vrai, ceux du régiment d’Amon lui ont probablement tourné le dos, comme ici !
« Oui, pensa Bak, comme la plupart des hommes courageux et intègres, ils n’avaient pas de temps à perdre avec un vaniteux. »
— T’entendais-tu bien avec lui ?
— Il n’était pas toujours commode, mais quel officier ! Le meilleur que j’aie jamais connu.
Le sergent détourna la tête pour dissimuler sa peine et continua d’une voix soudain rauque :
— Dès que l’un d’entre nous avait besoin d’aide, il se montrait prodigue de son temps et de sa fortune. Dans les escarmouches, il était le premier à affronter l’ennemi, et aussi le plus brave. Une fois qu’il a compris les habitudes de la frontière, plus aucun de ses plans n’a échoué.
Bak était surpris par la profondeur de cette affliction. On aurait dit que Minnakht pleurait un ami, et non son lieutenant.
— Et Moutnefer ? Te parlait-il d’elle ?
— Bien souvent ! Il voyait en elle une femme bonne et douce, qu’il aimerait de toute éternité. Il voulait l’emmener avec lui quand il retournerait à Kemet.
Les larmes débordèrent des yeux du sergent, qui les essuya avec une grimace embarrassée.
— Il projetait de l’épouser.
— L’épouser ? D’après elle, il comptait seulement en faire sa concubine !
— Il m’a souvent confié les heurts que ce sujet avait provoqués entre lui et son père, mais il n’en disait rien à Moutnefer. Il souhaitait lui ménager une surprise.
Bak avait rarement entendu une aussi triste histoire et ne s’étonnait plus de l’émotion de Minnakht.
— Mieux vaudrait qu’elle ne l’apprenne jamais. Sa vie est déjà si pleine de labeur et de misère ! Savoir quel bonheur lui a échappé en redoublerait l’amertume.
— Elle ne le saura pas par moi, sois-en sûr. Je compte la prendre pour femme, à condition qu’elle veuille bien de moi.
Minnakht regarda Bak comme s’il quémandait son approbation et, le voyant saisi par cette nouvelle, expliqua :
— Mon épouse est morte en couches il y a deux ans. Je n’ai pas ressenti grand besoin d’un foyer et d’une famille depuis, mais le moment est venu. Je veux Moutnefer, et j’aimerai cet enfant comme le mien.
— Es-tu certain que Minnakht était à la caserne à l’heure du crime ? interrogea Bak.
— Oui, chef. Il y est resté toute la nuit, comme d’habitude.
Près du portail, Bak et Pachenouro regardaient les soldats se livrer avec patience et ténacité à leur travail de fourmi. Formant une ligne, ils transportaient les briques usagées du navire de ravitaillement jusqu’au fort. Le soleil déclinait à l’horizon occidental et les ombres s’allongeaient tandis que la brise du nord emportait l’intense chaleur du jour. Le pépiement des moineaux résonnait au-dessus du grondement des rapides. Le monceau de briques diminuait à vue d’œil, sur le bateau. Les marins transféraient la cargaison sur des plateaux accrochés à des jougs, placés en travers des épaules des fantassins. Alors ceux-ci gravissaient laborieusement le sentier abrupt, maintenant en équilibre leur charge inhabituelle, et déposaient les briques au pied de la muraille. Elles étaient ensuite hissées jusqu’aux échafaudages ou aux remparts pour servir à réparer les pans brisés.
— Ses hommes mentiraient-ils pour le couvrir ? s’enquit Bak.
— Sa présence est confirmée par d’autres témoins, des gens de l’extérieur qui n’auraient pas d’intérêt particulier à mentir : onze gardes d’un ambassadeur royal voyageant vers le nord et trois lanciers se rendant à Semneh pour une nouvelle affectation.
— Minnakht montre des intentions louables en voulant Moutnefer pour épouse, admit Bak, mais quand il me l’a confié, j’ai été tenté de sauter à la conclusion évidente. Si la mort de Pouemrê avait été un meurtre ordinaire, j’aurais mis le sergent sous les verrous sur-le-champ.
— Cet homme m’est sympathique. Le lieutenant Pouemrê avait de la chance de le compter parmi ses soldats.
Pachenouro tourna les yeux vers un autre bateau de transport qui contournait la grande île. C’était une embarcation inutilisée, que Minnakht avait réquisitionnée après que ses hommes eurent découvert plusieurs emplacements de briques.
— Pachenouro ! appela un maçon, perché en haut d’un échafaudage.
Bak comprit que sa présence imposait un fardeau accru dont le Medjai n’avait pas besoin.
— Il te reste beaucoup à faire d’ici la fin du jour. Vaque donc à tes occupations. J’inspecterai sans toi les réparations.
Bak fut plus que satisfait par l’avancée des travaux. Le long mur est, celui qui avait le moins souffert au fil des ans de l’usure infligée par la nature et par les hommes, était complètement remis à neuf. Le plâtre frais se voyait un peu, mais le mur ne présentait plus aucune trace d’abandon, sauf sur les éperons, invisibles de l’intérieur. Bak rebroussa chemin pour inspecter le mur nord, de longueur plus réduite, mais marqué dans l’angle ouest d’un trou béant sur lequel se concentrait l’essentiel des effectifs. Pachenouro s’était promis que tout serait réparé avant la nuit.
— Ces hommes méritent une récompense.
Bak se retourna vivement, plus saisi par cette réflexion faisant écho à ses pensées que par la présence inattendue derrière lui.
— Senou ! Qu’est-ce qui t’amène sur l’île ?
Le petit lieutenant trapu observa la montée d’un plateau de briques vers les remparts.
— J’ai rencontré le sergent Minnakht et ses hommes, qui démantelaient d’anciens bâtiments pour les emporter d’Iken brique à brique. J’ai voulu voir par moi-même où elles iraient.
« Que fait ici un officier de guet ? se demanda Bak. Surtout si près de la fin du jour, alors qu’il doit bientôt inspecter les sentinelles affectées au service de nuit. Certes, Senou commandait la plupart de ces hommes avant que Pouemrê prenne la tête de la compagnie, mais venir si tard… »
— Nous laisserons quelques maisons debout, assura-t-il avec bonne humeur. Celles qui sont habitées resteront intactes.
Senou rit de bon cœur.
— Il y a non loin de chez moi un entrepôt dont je ne regretterais pas la destruction. On y conservait autrefois du blé, mais aujourd’hui il n’abrite que des rats.
— Si tu es sérieux, parles-en avec Minnakht.
— Je n’y manquerai pas. Ces bestioles infectes pullulent.
Senou fit mine de s’intéresser au long mur oriental.
— Et comment progresse ton enquête ?
« Il est venu pêcher des informations ! pensa Bak. Comment se fait-il que cela ne me surprenne pas ? »
— Je me suis un peu fourvoyé et aujourd’hui j’ai essuyé un grave revers, mais je reste confiant. Bientôt, je mettrai la main sur le coupable.
Si Senou eut conscience qu’il n’était guère avancé par cette réponse, il n’en laissa rien paraître.
— Oui, maintenant il y a une nouvelle victime, paraît-il. Un enfant innocent. Je me demande si c’est le même individu qui a fait le coup ?
— Je n’ai pas eu le temps d’établir de lien précis entre les différents éléments. Toutefois, sa mort suivant de si près celle de son maître pourrait-elle être une coïncidence ?
Sans laisser à Senou le temps d’émettre une réponse, Bak le prit par le bras et l’entraîna vers la muraille terminée.
— Viens, j’aimerais te montrer le travail que nous avons accompli.
Tandis qu’ils marchaient, il lui indiqua plusieurs réparations, puis remarqua :
— On m’a dit que, jadis, tu as combattu avec notre armée à Kouch et que tu as mérité l’or de la vaillance.
— Cela ne date pas d’hier… C’était il y a vingt-sept ans, dit Senou, dont le front se rembrunit. J’étais un jeune blanc-bec, plus irréfléchi que vraiment courageux. Je me suis borné à faire ce qu’il fallait pour survivre et le roi m’a remis une mouche d’or.
Bak fut surpris d’entendre l’officier se déprécier ainsi.
— Cette récompense ne t’inspire-t-elle aucune joie ?
— De la joie ? répéta Senou avec un rire dur et amer. Je n’arbore cette mouche que lors des cérémonies solennelles, lorsque je ne puis m’en dispenser.
Bak comprit que Senou était un homme marqué, dont le cœur dissimulait de profondes blessures. Que s’était-il passé ? L’incident avait-il été grave au point qu’il ait juré d’assassiner Amon-Psaro ?
— As-tu affronté le roi kouchite lors de la bataille ?
— Affronté ? reprit Senou, sarcastique. Il nous a acculés dans une étroite vallée barrée par les dunes, et là, il nous a écrasés comme de la vermine. Pas un homme sur quatre n’a survécu.
Ses lèvres se crispèrent. Il prit visiblement sur lui pour s’affranchir de la colère qui l’assombrissait.
— Ton enquête t’a-t-elle conduit dans une direction particulière ?
— Nous procédons par élimination, éluda Bak, saluant le maître d’équipage du navire de transport, qui bavardait avec Pachenouro devant le portail avant de regagner Iken. Comment as-tu été sauvé ?
— Ouaser est arrivé avec sa compagnie, maugréa Senou, que ce souvenir rendait amer. Il était lieutenant et encore plus inexpérimenté que moi, mais il avait des troupes fraîches et le courage de Sekhmet. Quand le roi kouchite a compris que son piège risquait de se refermer sur lui, il s’est replié, laissant ceux d’entre nous qui vivaient encore blottis derrière les rochers.
— Tu as bien dû accomplir un exploit, lieutenant ! On n’accorde pas l’or de la vaillance à la légère.
— Dans notre désespoir, nous avons ôté tant de vies… L’héroïsme se mesure-t-il au nombre de ceux qu’on tue ? Non, mais à l’attitude face à l’ennemi.
Bak en convenait, toutefois il ne parvenait pas à comprendre un rejet aussi farouche de la mouche d’or. Senou lui avait tu une partie de l’histoire, à n’en pas douter.
— On m’a dit que tu as servi à Ouaouat pendant de longues années, et même dans l’extrême sud, au pays de Kouch.
— Ma femme est originaire de cette partie du monde, cependant mes enfants sont tous nés ici. Je considère le Ventre de Pierres comme mon foyer.
Le maître d’équipage adressa un geste d’adieu à Pachenouro et se hâta de redescendre le sentier vers le quai.
— Tes devoirs t’ont-ils conduit à la cour d’Amon-Psaro ?
Mais Senou avait aperçu le marin qui s’éloignait et lui cria d’attendre.
— Je dois partir, annonça-t-il à Bak. Les hommes chargés de la ronde de nuit vont bientôt prendre leur poste.
Il courut vers le portail et dévala le sentier. Bak le suivit jusqu’au-dehors et le regarda descendre vers le navire prêt à appareiller. Une autre barge de transport, la dernière de la journée, était amarrée à quelque distance en amont avant de prendre sa place près de l’appontement, où le déchargement s’effectuerait plus facilement. Bak rentra dans le fort. Sans aucun doute, Senou devait inspecter ses hommes. Néanmoins, le policier avait le sentiment que le sens du devoir avait fort peu à faire dans ce départ précipité.